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HannaH
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Message par HannaH le Lun 02 Déc 2019, 15:26
À propos des travailleuses du sexe qui auraient toutes été violées dans leur enfance et perpétueraient leur malédiction au profit des clients s'y masturbant allègrement... j'ai travaillé auprès de femmes, françaises, pas françaises, migrantes, pas migrantes, jeunes, vieilles, droguées, pas droguées et surtout, autant putes que pas. En groupes de parole, en consultations, en maraudes, en salaudes, etc. : les violences sexistes et sexuelles sont dramatiques et la surenchère de glauque, impressionnante.

La fille qui passe par les réseaux et qui est violée à longueur de journée, droguée de force, battue, malade, torturée... elle existe et aucune des personnes militant pour que périsse cette loi absurde de pénalisation des clients n'a dit le contraire.

Mais la chaîne est bien plus complexe que ça, parce qu'un réseau, c'est toute une faune, des codes et un système économique parallèles. Mon mémoire de recherche en sexo portait sur les violences sexuelles dans les parcours migratoires. Il existe une littérature sur le sujet, plus subtile que le placardage de chiffres jamais mis à jour - qui ne sont absolument pas les mêmes que ceux donnés régulièrement par les associations de terrain comme Médecins du Monde ou Amnesty International - et bien qu'il y ait des aspects sordides à la marchandisation des humains, c'est aussi d'une simplicité évidente : les humains sont une espèce brutale, le sexe et la violence font partie de leurs interactions et les prises de conscience politiques, philosophiques et éthiques s'y heurteront toujours.

On pourra me reprocher un certain essentialisme, pessimisme ou un manque de fermeté et de condamnation de la culture du viol. De la même façon que les discours abolitionnistes s'emparent d'un bout de donnée ou de phrase pour tout mélanger et caricaturer. Répéter des slogans à longueur de journée sur le fait que le viol n'est pas du sexe, comme le coup de pelle n'est pas du jardinage, je trouve ça beaucoup trop court (parce que je pense que le postulat est incorrect), je comprends l'idée, quitte à affirmer des choses globales, autant qu'elles protègent des zones grises, bien plus compliquées à envisager pour qui n'a aucune envie de se lancer dans l'étude des humains, de leurs comportements en groupe et de ce qu'est la sexualité, mais je crois que ces blocs monochromes cautérisent la réflexion. Affirmer ensuite que le travail du sexe n'est pas un travail mais un viol tarifé est un raccourci rhétorique encore plus confus. Sexualité ne veut pas dire respect ou non-violence, stratégie de survie ne veut pas dire désir et consentement ne veut pas dire joie.

C'est en écoutant chaque avatar de son groupe que l'on peut comprendre comment fonctionne un écosystème. Résumer la situation en disant que les hommes sont des violeurs et enchaîner les bingos, quels que soient les clans d'ailleurs, me paraît fort simpliste, parce qu'au-delà de la pauvreté scientifique que ça révèle, c'est cette façon de réfléchir et d'agir qui est davantage mise en lumière que des études anthropologiques intelligentes, et... ça fait tout foirer. C'est une montée en épingle, une guerre des gangs, ça ne peut jamais fonctionner. Mais si les humains sont violents, ils sont aussi intelligents. Et si l'étude des groupes est essentielle, la prise en considération des individus peut aussi bien être salvatrice.

Il y a quelques années, mon père m'a proposé d'interviewer des terroristes et leurs familles. J'ai dit "mais c'est super dangereux, ils peuvent me tuer !", il m'a répondu "that's life, kiddo." Quelques années plus tard, rebelote, avec des néonazis. Cette éducation forge le cerveau du petit (moi, en l'occurence), il est évident que je ne me lance pas dans l'élaboration d'un livre sur la prostitution sans interviewer tout le monde. Comment voulez-vous comprendre un système si vous n'écoutez pas chaque maillon ?

Ensuite, il faut réfléchir aux urgences et adapter le discours en fonction du but : la survie, la vie, le confort.

Les TDS qui tapinent au bois, pour 30 ou 40€ la passe, derrière un buisson, se foutent de ce que je raconte, c'est pas leur problème, comme elles se foutent que l'abolitionniste leur explique que c'est à cause d'un sytème patriarcal pédoprostitueur mes couilles qu'elles se sont retrouvées là. Ce qui leur faut, pour la journée, pour le mois, et après, on verra, c'est l'argent qu'elles estiment suffisant pour leur budget. Elles ne sont pas toutes gérées par des pimps, et quand c'est le cas, ça peut aussi les amener plus près de leur but, la fin justifie les moyens. Les humains, les femmes, les cultures, les contextes... tout le monde a un rapport différent à soi, à son corps. Que certaines (abolotes) frissonnent spontanément à l'évocation de pénétrations pas spécialement kiffantes, soit, mais peut-être que certaines TDS estiment plus important d'avoir telle ou telle somme d'argent à la fin de la journée que le fait que leurs orifices aient été pénétrés. Les macs peuvent être une stratégie de survie. Parfois.

Je vais à mon tour utiliser un argument vu et revu : nombreuses sont les activités rémunératrices qui n'ont pas été choisies avec joie et liberté. La contrainte économique pèse sur beaucoup, beaucoup de gens. Le système dans lequel nous vivons exige que nous soyons en interaction continue avec de l'argent. Travailler, être payé.e, dépenser, recommencer. Nous payons un loyer permanent pour vivre sur la planète. Si ce loyer peut-être payé en trois heures plutôt qu'en dix, en trente, en cent, etc., le choix de l'option rapide ne semble-t-il pas évident, ou au moins, logique et compréhensible ? Par ailleurs, il est aussi possible que le travail "normal" ne soit pas atteignable pour certaines personnes : pas de papiers, pas d'expérience, pas de résistance physique ou psychologique à la violence du salariat, etc. Dès lors, pourquoi ne pas considérer la prostitution ? C'est l'interdit qui confère cette aura sulfureuse, au mieux (et qui permet aux escorts et dominas qui ont su tirer leur épingle du jeu d'être très bien payées pour leur activité) ou cette ambiance atroce, au pire. Les rapports de pouvoir avec du sexe et de l'argent sont tellement tabous que tout est sous cloche, et la faune enfermée, de plus en plus tarée. J'ai pour projet d'interviewer des proxénètes (des vrais, pas le pote qui te fait ton site Internet) : qu'est-ce qui se passe, dans une vie, pour arriver à cette place ? "Le système patriarcal misandrie not all men mais si mais si".

Bref, je voulais juste poster cette image et le texte qui l'accompagnait, mais je suis partie en roue libre. Le résumé, c'est : des femmes qui ont été violentées, il y en a partout, faire une fixette sur les putes et vouloir abolir la prostitution parce que prostitution = torture horrible de pauvres jeunes filles par de très méchants messieurs, c'est percevoir le monde par un tout petit trou de serrure. Ça n'est pas la réalité, toutes les putes ne sont pas des esclaves, toutes les esclaves ne sont pas des putes, toutes les femmes victimes de violences ne sont pas devenues putes et comme toutes les femmes, les putes ont probablement subi des violences.

Anaïs (TDS)

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