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HannaH
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Message par defaut Scandale à Nice : une pute prend la parole (1/2)

le Mar 26 Déc 2017, 15:24
Comment les fantasmes sulfureux, les représentations collectives et la bien-pensance mettent concrètement en danger les travailleur.se.s du sexe.


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Le 13 décembre dernier, je me suis rendue à Nice sur invitation de M. Vignaux. Psychanalyste de profession ce monsieur, d’un certain âge déjà, est l’instigateur d’un groupe de réflexion « pour une éthique contemporaine », au sein duquel il organise régulièrement des ateliers/débats thématiques. Ce mercredi-là, l’enjeu de la discussion était de déterminer si la prostitution était, ou non, compatible avec « l’émancipation des femmes ». Vaste sujet, sur lequel j’avais plus d’un mot à dire. J’ai donc tout naturellement accepté la proposition de M. Vignaux qui m’invitait respectueusement à donner mon son de cloche sur cette problématique de société, puis je me suis brièvement renseignée sur le cadre de mon intervention et le profil des autres intervenants.

En plus de M.Vignaux, qui animait le débat, nous étions cinq. Deux représentants de l’association de santé communautaire niçoise ALC / Les Lucioles, un représentant de Médecins du Monde, une représentante de l’Amicale du Nid, et moi-même. Je constate d’emblée que, s’agissant des intervenants, les hommes sont majoritaires, qu’à l’exception de Médecins du Monde toutes les associations présentes sont abolitionnistes et que je suis la seule à connaître le tapin avant d’en parler. Ironie du sort, le hasard de mon parcours m’a menée à commencer le travail du sexe lorsque je vivais à Nice. Fraîchement débarquée d’un petit village provençal où la vie était peu chère, j’ai pu constater que le niveau de vie niçois faisait fondre mon compte bancaire comme neige au soleil, ce qui m’avait décidée à sauter le pas. Il faut bien le dire, au fond de moi je me rendais un peu à cette conférence comme on rentre à la maison. Un soleil radieux m’attendait à la gare et comme j’avais un peu d’avance et une légère mélancolie des années passées, je décide d’aller boire un café en terrasse. C’est là que je réalise qu’en effet, c’est bien ici que tout a commencé. Et me voilà maintenant de retour, à devoir expliquer que nous ne sommes pas de mauvaises femmes, que nous ne sommes ni des victimes ni des tumeurs, et que nous voulons simplement des droits.

J’arrive comme prévu devant l’auditorium où se tenait le débat. Pour ouvrir la discussion, M. Vignaux a fait une introduction sur le sujet, illustrée par un power point de rigueur en telle occasion, et rassemblant pêle-mêle quelques faits historiques, une ou deux références empruntées à la littérature et une bonne dose de fantasmes personnels. Puis, il m’a donné la parole. Il ne souhaitait pas que je m’exprime depuis l’estrade mais depuis ma place dans le public, un peu comme pour rester le seul en scène et «l’homme du débat», mais il me semblait important de pouvoir capter le regard de mon auditoire. J’ai donc prétexté que mon micro ne marchait pas pour m’imposer sur l’estrade. J’ai ensuite repris certains points de la présentation qui venait de nous être faite, pour corriger des propos partiellement vrais, certains faux, d’autres carrément dangereux.

Une citation de Philippe Brenot avait particulièrement attiré mon attention. « Dans la prostitution, l’homme paie pour que la femme ne puisse pas poser de limites ». Il m’a tout de suite semblé essentiel de rectifier le tir, au cas où qui que ce soit dans l’auditorium aurait pris cette affirmation pour argent comptant. Elle m’apparaissait, au contraire, extrêmement préjudiciable pour l’ensemble des putes du monde. Le principe même d’une prestation sexuelle tarifée repose sur un échange contractuel entre la travailleuse et son client. Ce contrat fixe le tarif de la prestation, mais également les conditions (prendre une douche, par exemple), les pratiques associées et celles qui, à l’inverse, sont exclues de la prestation (dans le jargon, « les tabous »). Les clients sont donc parfaitement au courant des limites du rendez-vous qu’ils sollicitent. Et il est terrible de croire que, parce que nous vendons des services sexuels, nous devenons incapables d’affirmer ou d’infirmer un consentement. Au contraire, il est fondamental pour nous, et avant tout pour notre sécurité, que nos conditions soient bien comprises et rigoureusement respectées.

Entendons nous-bien. Si un client me paye pour une rencontre d’une heure alors que je l’ai informé que la prestation n’incluait pas de rapport anal, et que ce même client m’oblige à me soumettre à un rapport anal pendant le rendez-vous, il s’agit d’un rapport sexuel non-consenti, donc d’un viol. Dire ou écrire que les travailleuses du sexe sont payées pour « ne pas imposer de limites » revient à les reléguer d’emblée au rang de femmes soumises, de femmes-objets, d’esclaves sexuelles. Or ce fantasme, emprunt de la plus pure tradition misogyne, alimente un inconscient collectif erroné qui les stigmatise et rend toujours plus difficile la reconnaissance effective des limites qu’elles ont pourtant posées au préalable. On sait combien le système législatif actuel est insuffisant pour protéger les femmes victimes de violences et combien les parcours judiciaires de ces femmes peuvent s’apparenter à une oppression supplémentaire. Alors imaginons ce à quoi peut être confrontée une travailleuse du sexe qui se rend au commissariat pour déposer plainte contre un violeur. Qui la prendra au sérieux ? Le premier maillon de la chaîne, à savoir le policier chargé de prendre sa déposition, est déjà out et passera probablement la majeure partie de l’entretien à discréditer sa parole à coup de « bah pourtant les bites t’aimes bien ça d’habitude » ou de « Mais madame, si ce monsieur vous a payé c’est bien que vous étiez d’accord! » (variante plus polie, mais pas forcément plus répandue). Le stigmate n’est pas simplement dérangeant, il est puissant, violent et dégradant. Dans la grande majorité des cas, une prostituée, simplement parce qu’elle transgresse la norme en utilisant la sexualité comme un outil de travail, devient d’office une femme violable aux yeux des services de police et de la loi. Autant vous dire que depuis l’estrade, les regards conscients et entendus de mon auditoire s’apparentaient à une petite victoire.

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Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier : 
La femme qui a un mari et un amant est une prostituée pour l'un des deux et souvent pour tous deux, et puis je ne saurais consentir à céder la place à un autre.

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Message par defaut Scandale à Nice : une pute prend la parole (2/2)

le Lun 11 Juin 2018, 02:34
Quand l'expérience permet de déconstruire les stigmates et les représentations.

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Comme cette chronique est à demi un journal, je préfère avouer d’emblée que si je n’ai pas écrit ce papier plus tôt, c’est tout simplement parce que l’idée de revivre l’évènement niçois me submergeait d’angoisse. Les semaines, puis les mois, sont passés sans que je parvienne à canaliser, ni la colère qui me ronge, ni l’amertume qui m’afflige. Les mots restaient bloqués en moi comme autant de petites plaies ouvertes et incicatrisables. Mea culpa. Les émotions prendront sans doute le pas sur la structure mais aujourd’hui j’affronte.

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